Ses photos subaquatiques, oniriques, minutieusement mises en scène, figurent aux cimaises de galeries et d’expos du monde entier – à Liège jusqu’au début mai, au Chili jusqu’à la fin de l’année. Il serait injustement réducteur de coller à Harry Fayt l’étiquette d’artiste de niche (ou d’aquarium). On trouve bien plus que cela, quand on plonge sous la surface.
Il a toujours adoré nager – sous l’eau, de préférence -, mais il n’y pensait pas, au départ de sa carrière de photographe publicitaire indépendant. Originaire de Charleroi – la ville qui a le plus beau musée belge de la photo -, Harry s’était d’abord consacré à capter les émotions de musiciens en plein concert. Puis, il s’est lancé dans le portrait de famille, en ouvrant un studio spécialisé à Liège. Une façon privilégiée, aux antipodes des poses académiques d’antan, de révéler l’intimité des personnalités qui composent une famille. Il a répété l’expérience pendant un an à New York avant de revenir en Belgique. Cet hyperactif – il a été diagnostiqué TDAH – ne s’est pas contenté des portraits en studio, qu’il poursuit aujourd’hui sous le label Héritage Studio. Toujours attiré par de nouvelles expérimentations, il avait commencé à photographier des accouchements à l’hôpital et, ensuite, des bébés nageurs en piscine. L’exercice n’a rien d’évident.
– Les bébés, c’est merveilleusement spontané, mais on n’est jamais sûr du résultat! Alors, forcément, cela reste un peu aléatoire, malgré la collaboration enthousiaste des parents. Mais ces expériences, qui continuent à me passionner, m’ont poussé à explorer plus encore les possibilités de la photo underwater, comme on dit.
Comment jeter ni l’eau du bain, ni le bébé
Comme souvent dans la vie, c’est le hasard des affinités qui a amené les choses. Des expérimentations de prises de vue dans l’eau avec des amies stylistes de mariage. Puis une agence ukrainienne glamour qui lui a demandé de photographier une de ses modèles, Vicky, devenue depuis mannequin. De cette étude d’un corps féminin en liberté pure et totale, il a tiré Rebirth, une splendide monographie à tirage limité. Après, les projets se sont enchaînés. Une étape décisive, en 2012, a été le portrait sous l’eau de l’auteure-interprète uccloise Typh Barrow. Entre cette réalisation et la prise de vue subaquatique qu’il vient de faire avec la chanteuse Alice on the Roof pour l’édition 2026 du Télévie de RTL-TVI, il a construit tout un monde expressif et coloré, reflet de la diversité de son inlassable curiosité. Avec Modern Icons, il a revisité quelques-unes des plus grandes images de l’art, sans frontières, de la sculpture au cinéma, immergeant Frida Kahlo (toute la série Frida à l’eau lui est consacrée) comme Vincent Van Gogh. Il s’est amusé à interpréter les pin-ups des célèbres calendriers U.S. Brown & Bigelow, à parodier les images culte des blockbusters les plus célèbres, des Dents de la Mer à King Kong. Il met la Belgique à l’honneur dans la série Heart Made in Belgium, où on découvre de véritables tours de force techniques.
Quand Eric Boschman a la tête à l’envers
Regardez l’ami Eric Boschman, le plus amusant des sommeliers, dans La Fée Verte, inspirée de la couleur de l’absinthe: il faut voir le sol-miroir ondulant sous ses pieds, qui est en réalité la surface de l’eau. Tout le décor est photographié à l’envers, et Boschman a la tête en bas! Inutile de dire que cette Fée Verte a été une des prises de vues les plus difficiles à réaliser, et qui reste une de ses préférées, avec entre autres To be or not to be où une figure inspirée d’Ophélie fait le bras de fer avec la Mort. Ce sont quelques-unes de ces images impressionnantes et son travail, en amont, qui ont valu à Harry Fayt d’être nommé Chevalier du Mérite Wallon en 2023. Elles sont pour la plupart disponibles à la vente – ces productions réclament un budget élevé et Harry ne pourrait vivre sans merchandising et produits dérivés – sur son site Harryfayt.com.
– Il faut bien que je garde la tête hors de l’eau pour continuer à vivre de mon travail…, sourit-il. C’est de la photo studio, mais sous l’eau, il faut une organisation assez lourde, des masques avec micro pour pouvoir communiquer avec des participants qui n’ont pas nécessairement l’expérience de la plongée, un éclairage particulier. Et bien sûr, la fourniture d’air, c’est tout un matériel qu’il faut rassembler et financer. L’amusant, c’est que j’utilise des bouteille d’air en piscine depuis des années et que ce n’est qu’il y a deux ans, en Corse, que je me suis décidé à passer mon brevet Padi pour pouvoir plonger en mer…

Une image valant plus que mille mots, le making of de la plupart de ces réalisations est disponible en vidéo, grâce à l’application ArtiVive téléchargeable en scannant le code QR repris dans ces pages. Il faut y ajouter une question, tiens:
– Aujourd’hui, vos images sous l’eau, magnifiquement construites, fascinent par leur caractère étrange, comme celles d’un rêve éveillé. Vous en rêvez, avant de les réaliser?
– Oh non! D’ailleurs, je ne me souviens jamais de mes rêves au réveil. En fait, je les imagine très précisément, dans tous leurs détails, pour rassembler tous les accessoires nécessaires à construire la scène que j’ai visualisée. Je suis un chineur passionné, compulsif, toujours prêt à sauter sur un objet qui me tape dans l’œil, ça m’aide à meubler mes photos, comme un brocanteur. Mais j’essaie de passer au large des marchés aux puces, trop peur de me laisser tenter…
